jeudi 15 février 2018

L’histoire de nos émotions



Je parlais l’autre jour avec un vieux copain de la manière dont les humains changent, ou non, avec le temps. Nous parlions, plus précisément, de l’histoire de nos émotions...

Nous avons d’abord discuté de nos proches : « Celui-ci a beaucoup progressé, il était tellement plus colérique autrefois ! » « Celle-là, pas vraiment, elle a toujours cette sorte d’angoisse de ne pas être au centre de toutes les attentions… »

Puis, nous nous sommes penchés sur nous-mêmes, en nous demandant, bien sûr, si nous aussi nous avions changé…

Évidemment, en l’absence de contradicteurs (et de contradicteuses : nos épouses n’étaient pas là) nous sommes tombés d’accord sur le fait que nous, contrairement à Julio Iglesias, nous avions changé - changé en bien, évidemment - et que les choses continuaient de s’améliorer, année après année !

Et ce qui avait le plus changé en nous, c’était nos émotions : nous en sommes vite arrivés à la conclusion qu’avec le temps, nous ressentions moins d’émotions douloureuses (moins d’anxiété, de découragements, d’énervements…) et plus d’émotions agréables (curiosité, bienveillance, capacité à savourer…).

Attention ! nous n’étions pas en train de nous raconter des histoires pour nous rassurer ou nous vanter : les études de psychologie ou de neurosciences retrouvent clairement ce genre de données chez la plupart des adultes. Ainsi, avec le temps, les amygdales cérébrales, ces petites zones du cerveau qui traitent les données émotionnelles, ont tendance à beaucoup plus réagir aux situations agréables, et moins aux situations désagréables. De même, quand on avance en âge, notre attention, elle aussi, tend à rester posée moins longtemps sur ce qui ne va pas, et préfère se tourner vers ce qui va bien.

Le seul point sur lequel nous n’étions pas d’accord était l’explication de ces changements favorables. Mon copain disait que chez lui, ça s’était fait tout seul, naturellement, par l’expérience : à force de traverser des angoisses inutiles, des énervements absurdes, des désespoirs transitoires, son cerveau avait peu à peu tiré les leçons de tout ça. Un peu comme dans la formule du philosophe Cioran : « Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes ! »

De mon côté, il me semblait que mes progrès étaient dus à mes efforts - introspection, méditation, et tous les nombreux chantiers de ma vie intérieure - ; et que durant les périodes où je relâchais ces efforts, les émotions toxiques refaisaient vite surface, ou plutôt, reprenaient vite les commandes dans mon cerveau. Mais après tout, si nos efforts nous font du bien, cela n’est pas si méchant d’avoir à les maintenir…

Nous avons conclu notre discussion en nous interrogeant sur notre avenir dans le grand âge : serons-nous devenus totalement sages et apaisés ? Rendez-vous dans une ou deux décennies, si Dieu nous prête vie…

Et vous, quelles sont les émotions qui ont changé en vous ?


Illustration : amour et bienveillance, des émotions pour réchauffer nos coeurs...

PS : ce texte reprend ma chronique du 30 janvier 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


vendredi 9 février 2018

Comme d’habitude



Si on y réfléchit, c’est tout de même un petit miracle que des changements existent dans nos vies !

Parce que quand on fait la liste de tous les obstacles au changement, c’est vraiment impressionnant.

Il y a d'abord notre cerveau qui cherche à tout prix à éviter les pertes plutôt qu’à obtenir des gains ; or, dans tout changement, il y a bien sûr des pertes et des gains. 

Puis, la tendance à économiser notre énergie mentale et physique, et donc à préférer rester dans nos habitudes plutôt que d’affronter le stress et les efforts du changement ; or, beaucoup de changements, même agréables comme déménager, se marier, avoir un enfant, comportent des moments stressants, voire épuisants. 

Enfin, notre préférence pour ce qui est concret, et facile à comprendre et à visualiser, plutôt que pour ce qui est abstrait et virtuel ; or, par définition, le changement c’est souvent lâcher quelque chose qui existe et que l’on connaît pour aller vers quelque chose qui n’existe pas encore et que l’on ne connaît pas… D’où le proverbe « un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras », et autres « il ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre ». 

D’où le fait que l’humain, même s’il s’en plaint, est tout de même profondément attaché à ses petites habitudes

Ah, les habitudes ! Ces petits freins au changement, discrets, familiers et omniprésents…

Mais qu’est-ce qui fait alors, malgré toutes ces capacités à l’inertie en nous, qu’est-ce qui fait que les changements surviennent tout de même, et - fort heureusement – bien plus souvent que nous ne le voudrions ?

D’abord, parce que la vie nous bouscule, que les autres nous bousculent, et qu’on ne nous demande pas toujours notre avis. Si nous étions consultés à chaque fois, beaucoup de choses ne bougeraient pas !

Et puis, parce que nos émotions nous sauvent. Je ne parle pas des émotions négatives, de nos peurs et de nos craintes, mais de nos émotions positives : bonheur, bien-être, confiance, curiosité, enthousiasme, bienveillance, sérénité, etc. Chaque fois qu’elles nous visitent, elles nous ouvrent à la nouveauté, et le changement devient attirant et motivant. Dans toutes les espèces animales, les émotions fonctionnent ainsi : les négatives sont associées à la méfiance et au recul, à la réticence au changement ; et les positives à la confiance et à l’approche, à l’appétence pour le changement.

C’est pour cela que nous avons intérêt à changer lorsque tout va bien et que nous sommes en forme et de bonne humeur ! Si nous attendons le dernier moment, la crise et les difficultés, nous serons alors sous perfusion d’émotions négatives, et le changement sera beaucoup plus difficile et douloureux.

Et au fait, vous, quel est le changement actuellement en chantier dans votre vie ?


Illustration : en Inde, quand ils sont de sortie, les éléphants ont pour habitude de se maquiller légèrement. Bon, je rigole mais j'espère que ce n'est pas trop pénible pour eux, tous ces falbalas...

PS : ce texte reprend ma chronique du 5 décembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


vendredi 2 février 2018

Cauchemars



Parfois, je pense à tous les cauchemars que j’ai faits dans ma vie, comme beaucoup d’entre nous. Que d’aventures !

J’ai étouffé dans des tunnels en faisant de la spéléologie ; plus j’avançais, plus ils devenaient étroits, et je ne pouvais pas faire marche arrière. J’ai été attaqué par des dizaines d’assassins qui voulaient ma peau ; mais je ne me suis pas laissé faire, et je leur ai distribué des grands coups en poussant des cris terribles. Je suis tombé dans le vide un nombre incroyable de fois. Je me suis noyé. Je suis sorti tout nu dans la rue, parce que j’étais très pressé et que j’avais  oublié de m’habiller. J’ai été attaqué par des chiens, des lions, des requins. Mais jamais, jamais par des aigles noirs. Ou alors, j'ai oublié...

Un de mes cauchemars récents les plus étranges mettait en scène mon copain Ali Rebeihi, de France Inter. Pour nous rendre à la Maison de la Radio, nous venions de voler une grosse BMW noire, un vieux modèle pas terrible, une voiture de petits brigands de seconde zone. Dans le rêve, c’est Ali qui conduit : mal, trop vite, parce que la police nous poursuit déjà. A un moment, pour leur échapper, il descend sur une rampe destinée aux bateaux, et nous tombons dans le port avec la voiture. Gros coup d’angoisse pour sortir et ouvrir les portières, j’ai le temps de me dire « on va se noyer », mais on y arrive. 

Les policiers nous attendent  sur le quai, et ils commencent à nous interroger. Je comprends qu’il veulent que j'accuse Ali, que je leur dise que c’est lui le coupable, et qu'il m’a entraîné dans cette aventure. Au début, je n’ai pas compris, alors je raconte que c’est lui qui a eu effectivement l’idée de voler la voiture. Puis je comprends leur manœuvre, et je modifie mes arguments, je procède comme un avocat et je retourne la situation pour le disculper. 

Le chef des policiers comprend qu’il a perdu la partie, et me dit « bien joué ! » Là, je m’aperçois qu’en fait c’est un hippopotame, car il ouvre alors la bouche en grand et il a plein d’énormes dents pourries (ça, c’est parce que je suis en soins chez le dentiste au moment du cauchemar). Il me dit « servez-vous », et je comprends que je dois prendre un des nombreux cure-dents qu’il y a dans sa bouche, plantés à côté de ses chicots jaunâtres. Il veut qu’on prenne l’apéro avec lui. Je lui arrache un cure-dents de la mâchoire, mais je trouve ça répugnant, l’idée de piquer les olives à apéritif avec ce machin dégoutant. J’ai une énorme bouffée de dégoût, et ça me réveille…

Bon, enfin, ça ce sont mes petites histoires. Mais que faire quand on cauchemarde régulièrement ?

D’abord comprendre que, comme pour tous nos rêves, ces scénarios nocturnes qui nous agitent traduisent souvent des préoccupations non réglées ou des aspirations non accomplies. Pas forcément besoin de chercher trop loin des explications ésotériques : si nous cauchemardons, c’est que nous avons, dans notre présent ou notre passé, des événements à forte charge émotionnelle, à affronter ou à digérer.

Pour nous aider, nous pouvons en parler, à nos amis ou nos proches, ça s’appelle le soutien social ; nous pouvons les mettre par écrit, ça n’a l’air de rien mais ça fait beaucoup de bien, et ça s’appelle un journal ; nous pouvons aussi nous apaiser avant de nous endormir, faire infuser un peu de calme dans notre cerveau, en nous relaxant, ou y faire infuser un peu de joie, en repensant aux petits bons moments de la journée.

Et puis se dire qu’en général, avec le temps qui passe, les cauchemars sont de moins en moins fréquents et de moins en moins violents…

Mais tout de même, je repense à un truc qui me tracasse à propos de cette voiture qu’on a volé tous les deux cette nuit-là : est-ce qu'Ali, grand piéton devant l'éternel, a son permis de conduire ? 


Illustration : le chef des policiers nous poursuivant pour l'interrogatoire.

PS : ce texte reprend ma chronique du 12 décembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 



jeudi 25 janvier 2018

Tout le monde a des problèmes !



La scène se passe l’été dernier, au petit déjeuner, lors d’une discussion avec des amis chez qui nous sommes en vacances. Vous avez remarqué combien les grands débats au petit déjeuner sont un des marqueurs du temps des vacances ? On traîne à table, on prend son temps dès le matin, ce qu’on ne fait guère durant l’année, où le travail nous attend. On écoute sans juger, on est réceptif…

Nous sommes ce matin-là en train de discuter des personnalités difficiles, pénibles, des gens qui nous cassent les pieds dans les temps de cohabitation comme les vacances, et surtout les proches à problèmes. Nous en arrivons à la conclusion que, parce qu’on les connaît bien, parce qu’on sait pourquoi ils sont comme ça (soucis personnels, enfances compliquées, vies insatisfaisantes…) alors, on leur pardonne et on les supporte en soupirant.

Mais un de nos amis hausse le ton et rouspète : « Ben oui, mais alors on ne s’en sort plus ! Si sous prétexte que quelqu’un a des problèmes, on ne peut plus rien lui dire, s’il faut supporter tous ses comportements, faire les courses et desservir la table à sa place, se l’appuyer en vacances, alors que tout va mieux quand il n’est pas là, on va où ? Tout le monde a des problèmes ! Qui n’a pas de problèmes autour de cette table ? Levez le doigt ! »

Coup de génie ! Il arrête d’argumenter pour nous impliquer. Évidemment, tout le monde dans le groupe a des problèmes, même s’ils sont mis entre parenthèses le temps des vacances : l’une est en plein divorce, l’autre a des soucis de santé importants, un troisième accompagne sa sœur mourante…

L’ami reprend : « Voilà ! On a tous des problèmes ! Mais la correction et la dignité c’est de ne pas faire chier les autres avec ses problèmes ! C’est ça la névrose, ce n’est pas d’avoir des problèmes, d’avoir une histoire personnelle compliquée, mais c’est de les faire peser sur les autres, ses problèmes ! » Le débat démarre, mais je n’y participe pas. Je suis en train de suivre mes pensées…

Je me dis que ce n’est pas si mal comme définition ! Ce n’est pas celle que j’utiliserai dans mon métier, mais au fond, c’est un repère simple, à la fois pour chacun de nous (« est-ce que je ne suis pas en train de peser sur autrui avec mes soucis ? ») et pour la cohabitation avec nos proches compliqués (« j’ai moi aussi le droit de profiter de mes vacances, et de la vie, sans passer mon temps à écouter ses plaintes et à faire sa part de travail »).

La psychologie, c’est bien, ça nous aide à ne pas juger et réagir trop vite, à avoir une vision plus complexe et subtile des humains ; mais parfois c’est bien aussi de revenir à quelques fondamentaux simples. Cela n’empêche pas compréhension, bienveillance, et compassion par ailleurs. Mais c’est un petit rappel de nos droits personnels qui ne fait pas de mal…


Illustration : un poisson qui n'a plus de problèmes (mosaïque à Pompéi).


PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en novembre 2017.

samedi 20 janvier 2018

Love, love, love


Il y a des gens qui disent en avoir "marre de la bienveillance" et des bons sentiments, lorsqu'on les évoque (trop, selon eux) dans les médias.

D’abord, que moi je n’en ai pas marre de la bienveillance ! J’en aurais plutôt marre de l’égoïsme, de l’incivisme, du cynisme. La bienveillance, je trouve qu’il y a encore beaucoup de place pour en accueillir davantage dans notre quotidien et notre société !

Quand on est bienveillant, on fait du bien à son prochain, ce qui représente déjà une raison suffisante pour l’être.

Mais on s’en fait aussi à soi-même. Attention, je ne parle pas de l’autosatisfaction, du plaisir qu’il pourrait à y avoir à se montrer bienveillant (encore que, pourquoi pas ?). Non, je parle de l’état de notre corps. Avez-vous déjà observé dans quel état est votre corps quand vous pensez et agissez avec bienveillance, amour, affection, gentillesse ? Et à l’inverse, avez-vous pris le temps d’observer dans quel état la colère, l’agacement, la mesquinerie, l’envie, le ressentiment mettent ce même corps ? Eh oui, la bienveillance est bonne pour ceux qui la reçoivent et aussi pour ceux qui l’émettent.

Et puis, au-delà de nos petites personnes, elle est importante pour toute forme de vie en société : la bienveillance aide à s’entraider pour affronter les difficultés et l’adversité, à se faire confiance et à s’apprécier les uns les autres. Elle embellit les rapports humains : c’est elle qui est la source du respect, du sourire, de la politesse, de l’écoute pour les inconnus ; de la tendresse, du réconfort, de l’affection, de l’amour pour les proches. Si tout ça n’existe pas, alors à quoi bon vivre ?

La bienveillance est très importante donc. Tellement importante qu’on en attend peut-être trop… Un peu comme avec l’amour, dans les années 60 et 70. Ah ! l’idéal baba-cool… Quand on pensait, comme les Beatles, en 1967, que chanter la paix et l’amour, le fameux slogan hippie Peace and Love, pouvait les faire advenir…

Changer le monde par l’amour et la bienveillance ! Ça serait bien, et ce serait une manière agréable de faire.

Mais hélas, la bienveillance ne suffit pas.

Elle est une base merveilleuse pour les rapports entre humains, mais elle ne peut pas servir de pratique politique. Elle ne fait hélas reculer ni les tyrans ni les terroristes. Sa propagation aide à changer les esprits et les habitudes. Mais ce qui fera décliner la violence, par exemple, ce n’est pas la seule bienveillance. Ce qui fait reculer la violence dans le monde depuis des siècles, puisqu’on sait aujourd’hui que la violence recule, ce sont les lois et les règles, l’émergence d’états organisés et démocratiques, les échanges et le commerce qui forcent les humains à se parler les uns les autres, l’amélioration de la condition des femmes, l’accès à l’école et à l’éducation…

Mais, ce qui rend le quotidien vivable depuis des siècles, depuis toujours, c’est la bienveillance que nous recevons et donnons régulièrement. Elle est, tout simplement, la composante essentielle et indispensable de toute vie en société.

En plus, quoi de plus simple ? Il est sans doute très difficile d’être toujours bienveillant, à moins d’être un saint. Mais il est tellement facile de l’être plus souvent…


Illustration : une manifestation pacifique en faveur de la bienveillance (David Plowden, 1964).

PS : ce texte reprend ma chronique du 17 octobre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.